James Graham BALLARD - Crash
1973
15 novembre 1930 : naissance de James Graham Ballard. À cette époque, Shanghai et la Chine n’inquiètent pas encore. La menace viendra du Japon. On peut imaginer le jeune Graham coulant une vie tranquille d’enfant d’expatriés, alangui sous quelque massif d’arbres exotiques. Son père dirige la filiale chinoise d’une grande entreprise de textile. Éclate le conflit sino-japonais. La Chine est envahie. Blitz en mode banzaï. Sur presque tout l’empire du milieu flotte un soleil rouge. De cette expérience douloureuse, Ballard tirera Empire du soleil. Enfant séparé de ses parents parqués dans des camps de prisonniers, il se débrouille seul, errant dans le dédale de la ville en guerre.
À la lecture de ce roman d’initiation, on comprend nombre de ses obsessions. Empire du soleil paraît en 1985. Ballard est devenu entretemps un auteur de science-fiction, instillant un nouveau souffle au genre. Il aborde de front des thèmes résolument modernes. Ces premiers romans et nouvelles participent du courant post-apocalyptique, et la période seventies annonce une œuvre clairement orientée vers l’anticipation sociale, lourde de prémonitions, influencée par les écritures expérimentales.
D’Asie, la famille de Graham doit partir. Avec ce retour brutal en Angleterre, le jeune homme subit de plein fouet le choc des cultures. Il commence des études de médecine puis de littérature anglaise. Il découvre la psychanalyse et le surréalisme. Travaille dans une agence de pub. Fait le démarcheur d’encyclopédies. S’engage dans l’armée canadienne. En 1956, il se met sérieusement à écrire. D’abord une nouvelle, Passeport pour l’éternité. Mais il faut nourrir la famille : son emploi de bibliothécaire le lui permet. La revue New worlds l’accueille. Sa carrière littéraire débute alors. Au départ, il profite de ses congés annuels pour écrire. Plus tard vers 1964, année funeste puisque sa femme décède, il devient écrivain, professionnellement parlant. Un peuplus tard la reconnaissance. Et beaucoup plus tard la mort. En 2009. Cancer de la prostate.
Crash paraît en 1973. Un roman appelé à faire beaucoup de bruit. Lui feront suite L’île de béton, et IGH. Trois ans plus tôt La foire aux atrocités a vu l’auteur rompre avec sa veine antérieure (Le vent de nulle part, Sécheresse et Le monde englouti) où presque toujours une catastrophe naturelle ravageait la planète. Désormais, il s’agit moins pour Ballard d’explorer l’avenir lointain mais bien l’espace intérieur de citadins lambda avec tout ce que leur parcelle de cerveau disponible recèle de perversions avérées ou à venir. Ballard reviendra plus tard à une science-fiction de facture plus classique. Notamment avec Une station spatiale non identifiée. Et prouvera avec Empire du soleil qu’il sait tout faire. La lecture de ses nombreux recueils de nouvelles en apporte la preuve. Mais pour le moment, nous sommes encore en 1973. Crash est publié et la controverse va naître. Plutôt bon signe. Notons qu’un éditeur potentiel aurait refusé le manuscrit au motif que « cet auteur a besoin d’une psychiatrie. » Très bon signe.
Ceux qui lisent assidûment de la science-fiction le savent bien : le futur, davantage que le présent, est mieux à même d’éclairer le passé. Avec Crash, l’anticipation est d’abord sociale. L’auteur s’en explique : « Nous vivons à l’intérieur d’un énorme roman gouverné par des fictions de toutes sortes. » Le travail du romancier serait donc d’inventer la réalité. Et aujourd’hui, ce peu de réalité serait enfoui dans notre cerveau. D’autant plus qu’en explorant celui des personnages zombies de Crash, on y trouve l’aliénation des consciences engendrée par les possibilités sans limite de la technologie. On y trouve aussi des êtres réduits au voyeurisme, ce haut mal de l’ultramoderne solitude, ravage existentiel engendré par la mésestime de soi. Crash est écrit dans les années 1970. L’anticipation a été rejointe par notre réel numérique, les « moderneries » ambiantes ont prolongé ses échos prophétiques. À cause de tous ses « daily d’émotions » possibles, l’homme, redescendu en singe savant, peut s’émouvoir du coït d’un couple d’inconnus. Après Le monde englouti où l’auteur dépeignait une apocalypse de demain, ce qu’il nous donne à entendre dans tous ces bruits de tôle froissée, qu’est-ce, sinon un roman apocalyptique d’aujourd’hui ? Ne se fondant plus seulement sur l’introspection de l’individu replié sur lui-même, égocentré dirait-on, entérinée par le courant postmoderne, il échafaude force hypothèses et n’hésite pas à les confronter aux faits de notre quotidien.
Les rêves morbides de cuir, où giclées de sperme se mêlent à l’huile de moteur, nous renvoient illico au cauchemar moderne de nos QI. Voici l’histoire d’un homme et de toute une bande de suiveurs lancés à tombeaux ouverts, pour lesquels la sexualité et l’accident de voiture ont consommé leur union. Vaughan, le héros, meurt dès la première phrase et le roman est astucieusement bâti sur un flash-back, road-movie à l’érotisme déchaîné et morbide. Vaughan roule sans cesse dans des voitures délabrées, hante les lieux d’accident où il prend des photos, baise dans des bolides lancés à pleine vitesse. La voiture n’est bientôt plus qu’une métaphore sexuelle. Ceux qui lisent assidûment de la littérature pornographique le savent. Les autres l’apprendront en s’y mettant derechef. Pour ce genre, outre le détail croustillant et parfois glauque des turpitudes, le message éminemment politique importe en premier lieu. Ici, le mariage sinistre du sexe et de la technologie. Et d’autres thèmes anticipés par Freud dans Le malaise de la civilisation. Pour toutes ces raisons et pour le style, baroque et soigné, Crash demeure un des plus grands romans high-tech du siècle.